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La vie … combat ou aventure ?? Les deux versants d’une aventure alpine

Gratitude !

  • A mes amis Marion, Jérome et Nicolas, qui m’ont soutenu à chaque instant … jusqu’à dormir une nuit dans la voiture sur le parking d’un hôpital d’où on ne voulait pas me laisser sortir !
  • Aux secouristes de Macugnaga dont j’ai pu admirer la puissance physique, la coordination et le professionnalisme ! Quelques rudiments d’anglais ou de français et c’était le grand luxe !
  • A l’aide-soignante bienveillante qui a pris 5 minutes de son temps si précieux pour m’écouter, me comprendre (merci le langage des signes), me sourire …. et me prêter son téléphone !
  • A ma garde-malade préférée, ma maman !
  • Au petit ange qui veille sur moi depuis toujours, qui a permis au téléphone de fonctionner à plus de 2000m d’altitude (merci aussi à la technologie 😉), aux nuages de s’écarter pendant 10 minutes…

Entrée en matière

Je débute ce récit le surlendemain de mon aventure et l’émotion jusqu’alors contenue se déverse en un flot continu de mots pour purger les maux et de chaudes larmes à la lecture à haute voix faite à ma maman attentive et concentrée, goutant à son tour à l’intensité des moments traversés. J’ai ressenti ensuite une forme de libération liée à la fois au partage mais aussi au fait de rendre réelle, en entendant ma voie la narrer, cette aventure.

J’y reviendrais ensuite à de nombreuses reprises pour en faire la version que vous allez débuter dans quelques lignes, version dans laquelle j’ai voulu partager les enseignements tirés de cette aventure, formidable mise en œuvre des concepts de choix et de lâcher-prise.

Ce récit est donc le fruit et la retranscription de mes perceptions, ressentis et émotions face à des situations traversées et vécues comme peu habituelles (elles le sont heureusement pour la plupart d’entre nous) inconfortables et angoissantes.

Le temps qui passe depuis ces évènements atténue la gravité des instants vécus pour laisser la place à un recul moins tragique et à l’élan de vie, mais m’amène à renforcer encore face aux choses sur lesquels nous n’avons pas prise (en montagne comme dans la vie ….), une grande humilité.

Ces quelques heures passées dans une situation précaire m’ont permis de percevoir comme une évidence que prendre le temps d’amener à ma conscience de ce qui dépend ou non de moi, ce sur quoi nous pouvons ou non avoir une action, est essentiel car nos actions seront guidées, nos perceptions transformées et notre énergie utilisée à bon escient.

J’ai vécu chaque évènement avec son intensité propre, son niveau d’énergie, sans filtre, avec la conscience profonde de mes ressentis, tant corporels qu’émotionnels.

J’ai vécu mon arrivée au bivouac Belloni comme une réalisation, un dépassement de moi-même, le couronnement d’une évolution intérieure, d’un cheminement physique comme mental et j’ai été fière de moi.

Prendre le temps de vivre les choses, de les laisser s’incarner, de les laisser m’imprégner, de les faire passer dans les muscles, pour en faire une expérience de vie, une nouvelle raison d’apprendre et d’avancer car la vie est une aventure…

La préparation :

Le jour où tout a soudain pris une autre dimension est le 13 juillet 2020 et pour tout dire, il commence du mieux possible après une nuit très spéciale passée à 2700 m d’altitude dans une boite de conserve au milieu de nulle part…

… Nous sommes 4, 4 amis partis la veille de Chamonix Mont-Blanc, pour un long week-end de randonnée dans le massif du Mont-Rose.
Sur la route, une fois passés le Tunnel du Mont-Blanc et environ 200km, nous essuyons un violent orage qui fait moutonner la surface du Lac d’Orta, très joli petit lac que je découvre, avec ses bords vallonnés et verdoyants, très peu construits, qui lui confèrent un caractère sauvage et tranquille.
Ici, peu d’agitation, la vie semble couler au ralenti… progressivement nous lâchons prise et nous apprêtons à laisser pour quelques jours nos quotidiens surchargés et le stress trop souvent associé.

Une fois l’orage passé et une chaleur humide s’installant, les « garçons » décident de se baigner dans une eau translucide à la température apparemment très agréable.

Les garçons, Jérome 46 ans, mari de Marion, ami cultivé et généreux, toujours à l’affut de nouvelles choses à découvrir et friand d’aventures et de bonne chair. L’accompagner réserve souvent des surprises et on ne s’ennuie jamais ! Cuisinier hors-pair, c’est grâce à lui que nous dégusterons un repas inoubliable à presque 3000 m d’altitude.

Nicolas, son frère, 40 ans, architecte venu il y a un an s’installer à Lyon pour des raisons personnelles qui nous font un point commun, avec lequel j’ai rapidement noué une relation d’amitié. Sans doute nos situations de « divorcés » ou en passe de l’être nous ont-elles rapprochées… J’apprécie les échanges engagés que nous avons régulièrement, quand il arrive à s’extraire de son job qu’il laisse lui prendre la majeure partie de son temps et de son énergie.

Pour Jérome et Nicolas, montagnards en passe d’être expérimentés, partir pour cette randonnée est une promenade de santé mais rien n’est pour autant laissé au hasard car ils le savent, la montagne peut surprendre …

Nous les accompagnons, nous les « filles » …. Moi bien sure et Marion, ma « sœur de cœur ». Jamais nous n’avons eu besoin de nous parler pour nous comprendre, c’est donc par goût et pour apprendre l’une de l’autre que nous parlons de longues heures durant, souvent au téléphone (Marion et Jérome habitent Paris), ce qui rend d’autant plus savoureux et riches les moments de véritable partage comme celui-là.
Pour résumer, notre relation depuis l’âge de 15 ans, âge auquel nous nous sommes rencontrées dans un bus en partance pour l’Angleterre, est une évidence.
Vous êtes-vous demandé pourquoi une « connexion » pouvait s’établir facilement, presqu’instantanément avec certaines personnes et pas avec d’autres. Tout est question d’énergie, de vibrations et force est de constater que nous vibrons au diapason, nous sommes sur la même longueur d’ondes.

Je suis donc bien entourée pour ce long week-end qui s’annonce sous les meilleurs auspices.

Nous arrivons donc le 12 juillet à Macugnaga, 1327 m d’altitude, une petite commune Italienne située dans la province du Verbano-Cusio-Ossola, dans la région du Piémont, au pied du Mont-Rose (4634 m d’altitude) et au cœur de l’époustouflante Vallée Anzasca.
Elle abrite les « Walser », ce peuple des alpes aux traditions ancestrales.

Forte de ses 700 habitants hors période touristique, elle propose aux puristes, aux adeptes du retour à la nature et à la paix, un paysage magnifique au pied du Mont Rose, une nature d’une beauté exceptionnelle et un habitat traditionnel charmant.
Les églises dont la plus ancienne du XIII e siècle sont richement décorées et soigneusement entretenues. Leur joli carillon se fait souvent entendre.
Les vieilles fermes avec leur soubassement en pierre côtoient des chalets plus modernes qui s’intègrent parfaitement au paysage.
Bien que lieu de villégiature prisé des Milanais aisés, tout est resté de bon goût et l’urbanisation galopante n’est jamais arrivée dans ce lieu de paradis qui parfois se transforme en enfer tant les conditions hivernales peuvent être rigoureuses.

Ici le temps s’est arrêté il y a une cinquantaine d’années, lorsque le projet de raccordement par la montagne et les remontées mécaniques, à la commune de Zermat en Suisse, a été abandonné. L’unique benne de la commune (une dizaine de personnes seulement peuvent y monter) est restée seule et les télésièges deux places en métal n’ont jamais été remplacés depuis leur construction.
Les palaces construits pour accueillir les touristes été comme hiver n’ont plus accueilli personne et faute de rentabilité, ont dû fermer. Ils demeurent debout, face à la montagne, fiers de témoigner des temps passés, maintenant révolus.
Ils se fondent au paysage et on ne remarque presque plus qu’ils poursuivent leur course vers la ruine.

Ici, on a le sentiment de revenir aux sources, de déposer ses bagages, de laisser de côté tout ce qui pèse dans le quotidien surchargé de la « vraie vie », celle qu’on subit plus qu’on ne la vit.
Ici la nature est reine, on vit au rythme des saisons, de l’hiver enneigé et de l’été ensoleillé.
C’est en effet ce contraste qui me saisit en arrivant, celui de la vie que nous menons au quotidien dans nos grandes villes et la vie ici, associée au rythme de la nature.
On a immédiatement, envie de s’arrêter, de poser ses bagages au sens propre comme au sens figuré.

Mais le « ressourcement » n’a pas de prix et tout ce qui est pris justement, n’est plus à prendre !

Ici, les glaciers ont reculé, laissant les morènes esseulées contempler un désert de roches grises mais la prudence est de mise, la montagne bouge sans cesse et rappelle par de grands bruits d’éboulis qui résonnent dans la vallée, qu’elle est maître des lieux.

C’est cette montagne que nous nous apprêtons à tutoyer pour une randonnée qui nous mènera la première nuit au bivouac Belloni (2 500m) et la seconde au refuge Zamboni (2 065m).

Mes sentiments sont divers, je suis partagée entre le bonheur de me retrouver entourée de mes amis, dans ce lieu que j’affectionne pour son calme et sa beauté, où j’ai des souvenirs magiques de ski en poudreuse et ma crainte de l’épreuve physique qui m’attend pour arriver au bivouac Belloni.

En attendant, notre nuit dans la vallée menace d’être plutôt bonne puisque nous sommes accueillis comme des rois à l’Hôtel Zumstein par les propriétaires, amis de Marion et Jérome.

Je suis en pleine forme, j’ai une condition physique exceptionnelle et dix kilos de moins à porter depuis environ 6 mois, une renaissance !
Ce qui me pose question, c’est ma capacité à porter un sac lourd puisque qui dit bivouac, dit autonomie complète, nécessité d’amener avec nous tout le nécessaire, tant au niveau nourriture que matériel, pour pique-niquer et diner chaud le soir en arrivant, pour dormir également (duvet, « sac à viande » , affaires de rechange …).
Et puis il faut dire que j’aime mon petit confort (toilettes propres, douche chaude, lit douillet …) et que les deux jours à venir sont un petit challenge pour moi, même si j’ai parfaitement confiance dans mes capacités d’adaptation.

Je découvre ainsi ce qu’est une « popotte » le parfait nécessaire du montagnard autonome, un filet contenant une sorte de faitout, une poêle, des assiettes, des couverts… comme dit Jérome « il ne manque que la cuillère en bois ».
Sans compter bien sur si nous voulons manger chaud, le mini réchaud et les mini bouteilles de gaz … nous choisirons d’ailleurs d’en laisser une pour éviter de nous surcharger.

Mais cet attirail a un coût … son poids !
Et nous partons donc chacun avec un sac à dos de plus de 10kg.
Moi qui ai mal de façon chronique aux épaules et au dos, je m’inquiète un peu mais ma volonté de vivre cette belle aventure est tellement forte et ma condition physique tellement bonne, que je ne me laisse pas envahir par le doute.
Pourtant j’ai ressenti quelques jours avant une contracture au milieu du dos, qui bien qu’ayant eu la bonne idée de disparaitre rapidement, m’a quand même laissé une sensation diffuse de “fragilité”.

La montée

Nous voila donc au matin du 13 juillet 2020, premier jour de notre randonnée et départ pour le bivouac Belloni. Après avoir fait les courses … bonne charcuterie, bons raviolis, bons fruits, meilleur bouillon du monde pour cuire les raviolis, avoir préparé nos paquetages, vérifié que nous n’avions rien oublié… nous voila fin prêts à partir !

Valério, Sandra, Simonna et Patty sont là pour immortaliser l’instant avec de belles photos d’avant départ, qui ne laissent en rien présager les photos d’arrivée…

Patty nous dépose au pied du chemin que nous allons emprunter pour débuter notre montée. Après un dernier signe de la main, nous voila partis.

La première montée suit la piste de ski et nous sommes loin d’être seuls, le beau temps favorisant les promenades familiales.
Régulièrement nous dépassons de petits groupes, qui se font de plus en plus rares à mesure que nous avançons, puis enfin, nous sommes seuls et nous perdons de vue le tracé de la piste de ski.

La montée se fait plus raide, nous transpirons tous à grosses gouttes et les sacs pèsent sur nos épaules. Les miennes, au départ endolories, ont cessé de me faire souffrir et je peux profiter pleinement du magnifique paysage qui s’offre à notre vue, de l’odeur qui se dégage de la terre chauffée par le soleil et des plantes d’une incroyable variété que nous croisons. Je me promets de revenir avec un herbier.

Nous ne parlons plus, occupés à respirer régulièrement. Je suis surprise de constater que je ne suis même pas essoufflée, mes marches rapides quotidiennes m’ayant sans doute permis de développer une capacité respiratoire qui m’offre aujourd’hui le loisir de faire cette randonnée sans souffrir.
Je suis contente mais je ne me laisse pas aller à une victoire trop rapide car je sais que la route est longue encore avant notre arrivée.

Après deux heures de marche, nous arrivons à un petit refuge, le Roffel Staffel, 1905 m d’altitude, charmante maisonnette tout en pierre, au toit en ardoise.
Une petite source d’eau potable nous permet de remplir toutes nos gourdes car nous devons prévoir beaucoup d’eau pour la suite de l’ascension du jour, les besoins de la nuit, les thés du petit déjeuner et les besoins du jour 2 de la randonnée, jusqu’au refuge Zamboni.

Une heure de marche plus tard, nous nous arrêtons en pleine nature pour pique-niquer. Nous apprécions à sa juste valeur ce répit qui nous permet d’admirer la vue magnifique sur le Mont Rose et la Vallée mais aussi de savourer l’excellente charcuterie et les bons fromages Italiens, le tout accompagné d’abricots très juteux qui nous redonnent de l’énergie.
Ensuite, la sieste s’impose !

Avant de repartir et en prévision de notre bivouac du soir, les garçons décident de ramasser du bois pour faire un feu au cas où nous n’aurions pas suffisamment de gaz. Après avoir réduit certaines branches en petits morceaux, ils décident de faire « simple » et d’attacher à leur sac les branches entières, épines et pommes de pin comprises. Ils repartent donc équipés d’antennes télescopiques pouvant si besoin servir de paratonnerre … et nous font bien rire.
Ils riront moins à la dernière montée qui va les obliger sans cesse à contre balancer le poids des branches et à forcer sur les épaules, qui leur feront regretter toute la nuit…

Nous sommes gais, heureux d’être là ensemble dans ce paysage somptueux et nous profitons de chaque moment en pleine conscience.
Progressivement pourtant nous parlons moins car la montée vers le bivouac se fait de plus en plus pentue, de plus en plus exigeante en termes d’attention.
Chaque marche (d’un rocher à un autre) nécessite de savoir où poser pieds et mains et d’équilibrer le poids du sac pour ne pas partir en arrière. Nos muscles sont mis à rude épreuve mais après une demi-heure environ, nous apercevons le bivouac Belloni et savons que nous faisons nos derniers efforts avant un repos bien mérité.

Le repos bien mérité

Enfin c’est l’arrivée et avec Marion nous nous faisons ensemble la réflexion que la descente risque d’être moins drôle que la montée … qui déjà ne l’était pas.

Nous sommes contents de nous, et pour ce qui me concerne je peux honnêtement dire que j’ai pris beaucoup de plaisir et que les efforts déployés étaient tout à fait acceptables, j’ai le sentiment de mettre ouvert une nouvelle voie d’évolution vers des pratiques plus exigeantes physiquement et je m’en réjouis.

Je décide de faire une petite vidéo pour les abonnés de ma page FB Bien-être au Carré, pour leur faire partager ma joie de m’être dépassée, d’avoir découvert des ressources que je ne me connaissais pas et d’avoir pu en tirer le meilleur profit.

Contre toute attente, ni mes épaules ni mon dos ne me font souffrir, mes craintes s’amenuisent et pourtant je ne me sens pas complètement rassurée, je sais que la nuit va être peu reposante.

Au bivouac Belloni, ni douches ni toilettes, ni eau, ni électricité … juste 9 couchettes dans 4 m2, une table qui se déplie, des couvertures et des oreillers. Nous nous changeons et enfilons des vêtements secs pour éviter de nous refroidir trop après avoir beaucoup transpiré.

Le paysage est magnifique, et les nuages alternent avec des percées magnifiques du soleil qui nous laissent penser que la météo du lendemain devrait être clémente, c’est en tout cas, ce que nous annonçait le bulletin à notre départ.

Avec Marion, nous quittons le bivouac et partons à la recherche d’un « petit coin » pour pouvoir nous isoler, que nous trouvons difficilement accessible après un pierrier et une jungle de rhododendrons, au pied d’une morène privée de glacier.

Nous sommes joyeux, contents d’être là ensemble et d’avoir tout prévu (merci les garçons) pour bien manger (chaud surtout) et passer un bon moment de détente (enceinte avec musique). Nous plaisantons, chantons et rions, j’ai qualifié ce moment de « part de bonheur ».

Les garçons préparent un vrai feu entre deux pierres à un endroit relativement plat, qui nous réchauffe et nous permet de faire cuire nos magnifiques raviolis de Macugnaga, dans le « meilleur bouillon du monde, introuvable en France » (dixit Jérome).
Nous nous régalons et là encore je savoure le moment présent, je sens la brise sur mon visage, l’odeur des rhododendrons en fleurs qui nous entourent, j’entends la musique qui s’échappe de l’enceinte que Nico a pensé à amener.

L’humidité commençant à tomber, nous nous décidons à rentrer dans nos 9 m2 et après quelques parties de Uno endiablée à la bougie et à la frontale et quelques bons fous rires, nous nous couchons du mieux que nous pouvons, c’est-à-dire tout habillés, sans imaginer ce que nous réserve la journée du lendemain.

La nuit se passe, agitée, faite de somnolences plutôt que de vrai sommeil mais personne ne ronfle et ça c’est tant mieux J… sans doute parce que personne ne dort vraiment !

Nous ouvrons tranquillement un œil vers 8h00, nous ne sommes pas pressés !
Je ne suis pas au mieux de ma forme mais je n’ai pas de douleurs particulières ni, à ma grande surprise, de courbatures.

A l’ouverture de la porte du bivouac, des morceaux de nuages s’engouffrent en volutes blanches à l’intérieur et nous réalisons qu’ils peuplent le ciel, tant est si bien que la visibilité est presque nulle, elle ne nous permet pas en tout cas d’apercevoir les montagnes ou la vallée, ni même en aval le refuge Zamboni vers lequel doivent nous guider nos pas.

Nous sommes à la fois surpris et déçus de cette météo peu clémente que nous n’avions pas envisagé à la lecture des derniers bulletins météo mais nous devrons « faire avec », en espérant que les nuages se lèvent.

Une fois debout et habillées, nous repartons avec Marion vers notre « petit coin » en passant les rochers escarpés et les rhododendrons.
Je laisse Marion sur ma gauche et je m’éloigne vers un endroit que je qualifierais de « plus accueillant » car relativement plat. La visibilité ne dépasse pas 10 mètres, autour de moi tout est blanc et cotonneux, générant une petite impression de vertige. J’ai toujours eu une sensation d’étouffement dès que les nuages ou le brouillard m’entourent, notamment au ski et je me conditionne à accepter cette situation le temps qu’elle durera c’est-à-dire jusqu’à la descente puisqu’apparemment il fait meilleur en dessous de la couche de nuages restée accrochée à notre bout de montagne.

L’accident

Pour l’heure, il est essentiel que j’assouvisse des besoins bien naturels et je m’accroupis …. en me relevant, sans prévenir, une douleur fulgurante me serre le bas du dos …. Cette douleur je la connais bien, c’est la quatrième fois qu’elle me rappelle à l’ordre, façon sans doute de me dire STOP… en tout cas c’est à chaque fois la conséquence … un stop radical qui me coupe les jambes et empêche tout mouvement …. Mais là à presque 3000 m d’altitude, au milieu de nulle part, à un endroit peu accessible et entouré de nuage épais…. NON !!?

J’ai le réflexe immédiat de m’asseoir contre un rocher pour tenir mon dos droit car je sais que je vais rester à cet endroit plusieurs heures … le temps qu’on vienne me chercher ou qu’on m’injecte la seule médication susceptible de me permettre de bouger, la morphine.

Je n’ai pas le temps d’avoir peur, je veux aller vite… j’appelle immédiatement Marion qui accourre depuis son « petit coin ».

Elle comprend très vite à ma tête que la situation est préoccupante et part immédiatement chercher les garçons qui arrivent rapidement.

Incrédules, ils me proposent de me porter jusqu’au bivouac et je sens qu’à ce moment là je n’ai pas d’autre solution pour leur faire comprendre, que de tenter de me lever. Cela me permettra également d’écarter définitivement (ou pas … car j’espère encore) la possibilité de me lever.

Nico et Jérome me tendent les bras et tremblante (au sens propre comme figuré) à l’idée d’avoir mal, je m’agrippe pour me redresser. Cette simple tentative m’arrache un cri que je fais durer le temps de la douleur pour me soulager de tout le poids qui est venu m’alourdir depuis que s’est arrivé et je me rassois immédiatement.

Le poids…. Celui de la douleur bien sur, de mon corps qui pèse lourd puisqu’il n’est plus question de le soulever seule, mais aussi de la culpabilité de gâcher notre week-end, de mettre un stop net à notre aventure, de m’être engagée dans cette aventure avec un dos fragile, le poids de la tristesse aussi et puis celui de la peur panique que je sens monter et que je vais devoir évacuer rapidement si je ne veux pas trop souffrir ni compliquer la suite du programme … que pour l’instant nous avons du mal à imaginer.

Le sentiment qui m’assaille alors est un mélange de peur et de colère que je pourrais qualifier d’incrédulité ou d’injustice. Pourquoi moi, pourquoi ici, pourquoi encore ?
Et puis soudain la peur panique se matérialise par les larmes qui vont couler sur mon visage pendant plusieurs heures sans que je ne cherche d’ailleurs à les arrêter !

Nous échangeons tous des regards où se mêlent l’incrédulité et le questionnement sur ce qu’il convient de faire, l’appréhension, la visualisation des heures qui nous attendent, l’inquiétude devant ma douleur qu’il faudrait endiguer pour me permettre de bouger ….

Je sais qu’il faut agir vite car les secours mettront du temps à arriver et à me redescendre car nous avons tous perçu que la météo n’allait pas permettre à l’hélicoptère de monter jusqu’au bivouac.

Jérome prend son téléphone et appelle Patty, leur amie de Macugnaga ambulancière pour avoir le numéro des secours.
Le premier numéro donné par Patty ne fonctionne pas et la tension monte …
Je pense soudain à ma tante de 86 ans qui a gravit le Mont-Blanc à l’âge de 18 ans … pas de téléphone pour appeler les secours …. Pas d’hélicoptère… Pas de médication antidouleur aussi efficace qu’aujourd’hui.

La panique me sert un instant le sternum et ma respiration se fait courte.

Me reviennent en mémoire mes lectures compulsives et passionnées de jeunesse …Roger Frison-Roche « Premier de cordée », « retour à la montagne » …à cette époque tout alpiniste immobilisé en haute montagne quelle qu’en soit la raison devait se préparer à être seul pendant longtemps, très longtemps face à sa douleur, le froid, le mauvais temps et bien sur ses démons qui favorisent la peur …

J’ai souvenir des “clients” qui cédaient à la panique et devenaient presque fous, mus par une peur viscérale qui leur faisait mettre en péril leur vie et parfois celle de la cordée entière.
Parfois la chance mettait sur le chemin de ceux qui descendaient chercher les secours, une cordée et un guide qui pouvaient porter main forte et accélérer la redescente mais tutoyer la montagne n’est pas sans risque et ces expériences apportent avec elles leur lot de fins tragiques.

Je me résonne et pour rendre la situation moins tragique, je « plaisante » sur le fait que nous (surtout moi d’ailleurs) avons vraiment de la chance qu’il y ait du réseau à cette altitude.

Le second numéro donné par Patty est le bon et Jérome peut parler aux sauveteurs qui nous confirment que la météo n’est pas favorable et ne permettra pas de faire monter l’hélico jusqu’au bivouac.

Coup dur ! ….. dans quelles conditions et quand pourrais-je descendre ?

L’attente

Les secouristes vont être déposés au refuge du Belvédère par l’hélicoptère et monter ensuite à pieds jusqu’à nous. Ils mettront environ 2 heures. Je dois donc me préparer à passer de 2 à 3 heures assise contre mon rocher sans bouger.

Heureusement, je suis chouchoutée et j’ai maintenant un coussin dans le dos et une grosse couverture chaude du bivouac sur les genoux. Je veux éviter que mon dos ne se refroidisse trop sans quoi je souffrirais plus encore.
Marion m’amène un doliprane 1000 pour parer à la douleur qui s’installe.

En ne bougeant plus du tout, elle se fait plus discrète mais sa gestion reste un sujet brulant pour pouvoir me déplacer.

Nous échangeons sur la façon dont la suite risque de se passer, nous plaisantons aussi un peu, histoire de détendre l’atmosphère et d’alléger nos appréhensions (surtout les miennes).

Sans même que je m’en aperçoive les larmes coulent sur mes joues, je me sens impuissante, je m’en veux de gâcher cette aventure commune, je suis en colère contre ce dos qui ne cesse de me lâcher, sans doute parce que je n’entends pas son message …. Je me promets de m’y pencher une fois que je serais tirée d’affaire.

Je sais bien que ces sentiments sont inutiles, voire même stériles et énergivores.
Je sais que je vais avoir besoin d’énergie pour puiser en moi les ressources qui vont me permettre de sortir de cette aventure.

… Mais j’ai peur aussi, peur d’avoir mal en l’absence de morphine car les sauveteurs ne sont pas médecins et vont monter sans aucune médication, peur d’apprendre que les sauveteurs ne vont pas pouvoir me descendre « à la main » car la descente est vertigineuse et que seul l’hélicoptère est envisageable … alors même qu’il ne peut pas monter, peur qu’ils ne puissent même pas me ramener au bivouac…

Je connais cette peur, je sais qu’elle n’existe que dans ma tête et n’a rien de constructif car elle me coupe de mes ressources…
Je me parle à moi-même, je sais que je peux lâcher prise, je sens qu’il n’est pas utile que je pense ou que j’imagine la suite, je n’ai aucun contrôle sur la situation … seule la peur peut en émerger, alors que rien ne dépend plus de moi. Ma coopération, ma capacité à ne pas céder à la peur ou à la panique vont être décisives pour la suite, je le sens déjà.
Finalement je n’ai qu’à me laisser porter, dans tous les sens du terme et c’est ce que je décide à cet instant-là ! Je lâche prise, advienne que pourra …

Etre immobilisée me fait prendre conscience de la liberté de mouvements dont je jouis habituellement et je réalise que privée de cette seule liberté, je me sens privée de liberté au sens large.
A partir de ce moment-là, j’ai le sentiment rétrospectivement d’avoir décidé inconsciemment que chaque instant serait immortalisé et que ma liberté consistera à tirer le meilleur de cette expérience. Cette pensée me ragaillardie et je suis plus attentive à chacune de mes sensations.

Marion me soutient moralement avec toute son empathie, toute son amitié, notre reliance mutuelle sans même qu’un mot soit nécessaire mais je sens qu’elle n’en mène pas large non plus.

Environ 1h30 viennent de s’écouler et Jérome, retourné au bivouac, revient accompagné de trois jeunes italiens randonneurs, dont un médecin. Il raconte en riant qu’il a un moment pensé avec espoir que c’était les secouristes mais quand leur première question avait été de savoir comment s’était passée la nuit et si nous avions vu la lune, il avait eu un doute….

Il ne s’agit effectivement pas des secouristes mais le médecin du groupe me propose un anti douleur que je refuse puisque le Doliprane 1000 pris deux heures avant me permet de maintenir un relatif bien-être sans bouger d’un cm.
Chacun ici se sent inutile car seul un brancard et des bras forts sont maintenant nécessaires et l’inquiétude est palpable.
Mes larmes continuent de couler sans que je cherche à les contrôler mais aucune plainte ne sort de ma bouche. Mes échanges avec Marion et les garçons m’ont permis de ne pas trop voir passer le temps.

Environ une heure plus tard quatre têtes apparaissent derrière les rochers et cette fois, plus de doute, ce sont bien les secouristes habillés de leurs blousons noirs portant l’inscription jaune « socorsso Alpino », transpirants et soufflants de leur montée au pas de course depuis le refuge du Belvèdére.

Ils évaluent rapidement la situation et discutent en italien avec Jérome … je ne comprends rien et pour moi qui aime maîtriser la situation, surtout quand elle me concerne directement, c’est angoissant. L’un des secouristes enlève son blouson et m’aide à l’enfiler pour me réchauffer. Ce geste me fait beaucoup de bien … même si par la suite le même sauveteur sera à deux doigts de m’arracher l’épaule pour le récupérer…

Les nuages nous entourent toujours et même s’il ne fait pas froid, l’humidité est pénétrante pour moi qui ne bouge plus du tout depuis quelques heures. La valse des nuages modifie l’atmosphère et la luminosité d’une minute à l’autre, ce qui donne au lieu un aspect fantomatique. Nous sommes dans un endroit où le temps semble ne plus avoir de prise et pourtant il faut faire vite, personne ne s’y trompe, la montagne à cette altitude et dans ces conditions n’est pas un lieu amical.

Il n’est pas question pour moi de rester plus longtemps assise contre mon rocher et quelle que soit la solution choisie (ou imposée) ensuite, il est nécessaire de me ramener au bivouac.
La tâche n’est pas facile avec un brancard puisqu’il faut traverser un pierrier en devers et enjamber de gros rhododendrons.

Ma tête tourne au ralenti, ce qui est plutôt une bonne nouvelle car seule la peur pourrait jaillir de trop de cogitation mais l’échéance du déplacement se rapprochant, mon corps me signale par des contractions de l’estomac qu’elle est de retour.

J’assiste inutile au montage du brancard par les sauveteurs. Celui-ci compte une dizaine de pièces métalliques à assembler que les sauveteurs sortent de leurs sacs. En quelques minutes c’est fait et je suis impressionnée par leur maîtrise qui me rassure un peu pour la suite.

Une fois le brancard posé à côté de moi, vient alors le moment du transfert de la position « assise rocher » à la position « allongée brancard », j’appréhende la douleur aiguë que me procure chaque mouvement. Pour celles qui ont accouché sans péridural «par les reins» la douleur est similaire, voire pire et quand elle commence on ne sait pas quand elle s’arrête….

Les sauveteurs s’approchent de moi, ils sont 4, deux s’apprêtent à me saisir par les épaules et deux sous la taille et les genoux, j’ai un mouvement de recul (très relatif, coincée contre mon rocher…).

Ils me rassurent et à « tre » me saisissent avec une synchronisation parfaite… résultat, je me retrouve couchée dans le brancard sans avoir rien senti, j’en suis toute surprise et tellement soulagée aussi. Je réponds à leur pouce levé par un pouce levé, leur signifiant que tout est OK pour moi.

Après un serrage en règle dans le brancard pour que je bouge le moins possible, qui a pour effet de réveiller ma tendance claustrophobique (que ma hâte d’en sortir chasse rapidement), nous voilà partis …. Je me sens soulevée de terre comme un fétu de paille par une force incroyable mais je sais que le brancard chargé de mon poids pèse lourd et je les entends peiner, souffler, parfois jurer mais la coordination est impeccable et les ordres fusent de part et d’autre pour guider leurs pas dans cet enchevêtrement de roches et de rhododendrons qui rendent la progression difficile et risquée compte tenu de la pente. Je sens leur transpiration et je vois les perles de sueurs rouler sur leurs fronts.
Au fil des aspérités du terrain, le brancard penche à droite ou à gauche, tête en bas ou tête en haut mettant parfois mon dos à rude épreuve mais je me garde bien, la douleur étant supportable, de tout cri ou commentaire, tant je mesure la difficulté de la tâche.

Je sers les dents au sens figuré et au sens propre aussi et mes cervicales se durcissent, je m’applique à inspirer et expirer profondément, écoutant les sensations de mon corps qui me signale depuis un moment déjà, un besoin bien naturel mais que, dans ma situation, je ne peux et ne pourrais pas assouvir avant de longues heures.
Le bas de mon ventre me sert de plus en plus et cette sensation fait revenir la panique.

Marion, Jérome et Nico me diront ensuite que la traversée a duré longtemps … de mon côté j’ai eu le sentiment que 5 minutes avaient suffi.
Je n’ose imaginer le temps qu’il faudrait pour descendre dans des conditions pires encore alors que nous avons mis plus de deux heures pour monter ce dernier tronçon escarpé.

Mais pour l’heure, il faut me mettre à l’abri.

La table escamotable à l’intérieur du bivouac est dépliée entre les couchettes et va permettre aux sauveteurs d’y poser le brancard pour me protéger du vent et de l’humidité véhiculée par les nuages.
Me voila maintenant coincée, la tête à l’opposée de la porte, ce qui me permet d’apercevoir les sauveteurs qui s’activent et échangent à l’extérieur.

Il est environ midi et la météo ne s’arrange pas, les derniers bulletins sont pessimistes, les sauveteurs encouragent Marion, Jérome et Nico à redescendre à Macugnaga pour ne pas être pris dans le mauvais temps …

J’ai besoin d’en savoir plus sur la situation, sur ce qui va se passer ensuite avant qu’ils ne redescendent et me laissent seule au milieu d’une dizaine de secouristes qui ne parlent ni anglais ni français, à quelques mots prêts pour le plus âgé d’entre eux.

Trois possibilités s’offrent à eux :

  • La descente en hélicoptère qui est, bien sur, la solution à privilégier compte tenu de notre localisation. Dans tous les cas, il ne pourra pas se poser et seule l’hélitreuillage est possible. La météo ne permet pas pour le moment d’envisager cette solution qui ne deviendra possible qu’en cas de trouée d’une durée supérieure à une dizaine de minutes. Les sauveteurs sont sans cesse à l’écoute de la radio et l’hélicoptère se tient prêt à tout instant. Il lui faut environ 5 minutes pour monter de Macugnaga.
  • Descente en brancard à l’épaule mais le chef des sauveteurs est inquiet et ne souhaite pas tenter cette solution car elle mettrait chacun d’entre nous en danger tant le terrain est pentu et accidenté. Rien que d’imaginer la descente de cette pente que nous avons presque monté en varappe (c’est-à-dire de l’escalade sans corde), j’ai des frissons et je sens la panique monter. En dehors du danger que cela représenterait, j’aurai besoin pour ne pas souffrir et pour ça, d’une injection de morphine. Depuis une heure, un médecin secouriste nous a rejoint avec deux autres secouristes et de la morphine et cette solution est envisageable mais en dernier recours, le produit n’ayant rien d’anodin et pouvant générer des effets secondaires indésirables et difficiles à gérer dans cette situation (je l’apprendrais plus tard à mes dépends …).
  • Enfin … et mes larmes coulent à nouveau à l’évocation de cette possibilité … passer une nouvelle nuit dans le bivouac, sur mon brancard complétement immobilisée avec mes douleurs et mon envie de faire pipi qui augmente avec le temps qui passe…. Dans l’espoir que la météo soit plus clémente le lendemain…. Ce qui malheureusement, si on en croit le bulletin météo, n’est pas prévu …

Cette perspective me remplit de terreur et ma respiration à nouveau se fait courte et saccadée !

C’est sur ces informations que je me retrouve seule au milieu d’une dizaine de sauveteurs, de trois touristes dont un médecin…. sans téléphone car à ce moment là dans mon esprit quelle que soit la solution choisie, ça va être rapide et nous nous retrouverons en bas d’ici quelques heures… je demande donc à Marion de le garder et d’en prendre soin.

Nous nous quittons sur un sourire et un « à tout à l’heure » plein d’espoir.

L’un des sauveteurs, le plus âgé s’approche de moi et voyant une larme couler, me pose la main sur la tête avec un sourire chaleureux. Ce simple geste d’accueil et de compréhension me rassérène et me redonne du courage. Merci à lui.

J’entends, plus que je n’écoute (car je ne comprends rien), les sauveteurs échanger et rire bruyamment, leur apparente décontraction me semble en complet décalage avec ma situation inconfortable et que je ressens comme tragique, mais me donne de l’espoir quant à son degré de gravité, sans doute largement augmenté par ma vessie qui continue à grossir et à me faire souffrir.

A l’occasion d’une des visites du médecin secouriste, je lui fais comprendre mon envie de faire pipi, il sort du bivouac et revient quelques minutes plus tard avec un grand sac en plastique d’une propreté douteuse et l’air de dire « c’est la seule solution que je peux vous proposer ». Devant les difficultés techniques (me désangler, me déshabiller, placer le sac correctement, si tant est que ce soit possible….), le faible pourcentage de chance que mon cerveau laisse ma vessie se décontracter suffisamment, l’inconfort personnel que générerait cette manœuvre, je préfère renoncer d’un signe négatif de la tête.

Le fait d’être maintenant convaincue que pour l’instant aucune solution acceptable n’est envisageable pour le moment, me permet de déplacer ma pensée sur des sujets plus sympathiques : Je pense à mes enfants, au retour à Chamonix en terrain connu, entourée de mes proches, à mes amis redescendus à pieds …..

Le temps passe et les rires se font plus discrets, l’atmosphère se fait plus lourde, je commence à trouver le temps long et personne ne vient me donner de nouvelles.

L’un des sauveteurs vient enfin me voir et nous échangeons deux pouces levés, langage international heureusement. J’en profite pour lui demander avec les yeux où en est la situation et avec quelques mots de français il me confirme qu’il décide d’écarter définitivement la solution de la descente à pieds avec le brancard.

En résumé, nous attendons une fenêtre météo suffisante pour permettre à l’hélicoptère de monter et de redescendre … Dans le cas contraire, c’est nuit au bivouac.

Alors, je prie, je récite des « Je vous salue Marie », des « Notre Père », j’implore l’univers de me sortir de cette galère. Je pense à la folle aventure que je suis en train de vivre, au récit que je pourrais en faire un jour à mes petits-enfants …

Je réalise aussi qu’un calme étrange s’est installé en moi, j’ai lâché prise, je n’anticipe plus rien, advienne que pourra, la seule chose qui dépende de moi à cet instant est de faciliter la tâche aux sauveteurs.

Environ 30 min plus tard, le médecin rentre dans la tente et me demande l’état de ma douleur que j’évalue à 5 sur 10 sans bouger … trop peu pour une injection de morphine, même dans l’hypothèse d’un hélitreuillage.
Deux autres sauveteurs rentrent alors et me passent des sangles autour du corps pour m’attacher au brancard, j’entends les échanges radio et je comprends que l’hélicoptère va tenter de monter.
Je suis attachée, prête à sortir du bivouac et l’attente commence.
Nous entendons au loin l’hélicoptère et j’ai le sentiment qu’il se rapproche, un espoir fou se réveille en moi et je m’imagine déjà en bas avec mes trois compères, chez le médecin m’administrant les anti-inflammatoires indispensables et organisant mon retour en France.

Soudain, le silence se fait et l’un des sauveteurs vient desserrer mes sangles, première tentative avortée… elle sera suivie de deux autres couronnées par le même échec cuisant qui vient renforcer le silence et la sensation de pesanteur.

Seuls des regards s’échangent désormais. Les sauveteurs me jettent de temps en temps un coup d’œil comme pour vérifier que je ne me suis pas échappée… comment le pourrais-je ??!!

Le sauvetage

Et puis soudain la radio de nouveau et le bruit au loin de l’hélicoptère.
Dans un mouvement d’ensemble, tout le monde agit, je suis rattachée à mon brancard, on me donne un masque COVID et un casque et mon lit de fortune est soudain soulevé de la table … je me retrouve à l’air libre enfin, un espoir fou au fond du ventre.
Le médecin me glisse un morceau de papier dans la main sur lequel sont griffonnés quelques mots, je le sers très fort dans ma main et je crois deviner plus que je ne comprends que je dois le remettre au médecin en bas.

Tout se précipite alors, le ciel s’éclaircit, j’ai l’impression que le brancard est projeté plutôt que porté au dessus des gros rochers devant le bivouac et je hurle de douleur … en le reposant une grosse pierre s’est enfoncée dans mon dos ! Immédiatement, ils me déplacent de quelques centimètres et la douleur cesse, une fenêtre de plastique est fermée au dessus de ma tête, me coupant de l’air extérieur, la panique m’envahit mais une fois de plus je l’accueille et la laisse repartir comme elle est venue en respirant profondément. Ma tête, mon corps, mon coeur ont parlé, il faut descendre et faciliter la manœuvre, et je n’ai rien à faire de plus !

Je contrôle ma respiration, j’inspire et j’expire profondément, j’ai le sentiment peu agréable d’avoir la tête en bas et elle appuie sur le fond du brancard mais grâce au casque, sans douleur… j’entends l’hélicoptère qui se rapproche mais j’ai l’impression qu’il n’en finit pas de se rapprocher et je chasse la peur de le voir redescendre sans moi, elle ne me sert à rien … mais au fond de moi, je sais que j’aurai cette fois du mal, si proche du but, à le supporter.

Soudain, je vois les pales puis le corps du gros insecte qui va me sauver de cette montagne devenue inhospitalière depuis quelques heures.
Le bruit est assourdissant, les visages que j’aperçois sont concentrés et fermés, l’erreur n’est pas une option.
Enfin, je vois le crochet au-dessus du brancard, il est saisi par l’un des sauveteurs qui l’accroche d’une main sure aux deux anneaux des sangles prévues à cet effet.
Je me dis rapidement, quitte à faire de l’hélicoptère, profite et garde les yeux grands ouverts…
Je devine plus que je n’ai le temps de voir, l’un des sauveteurs s’accrocher également et soudain une énorme poussée nous propulse vers le ciel en direction des pales à la fois menaçantes et accueillantes.
Le brancard se met alors à tourner, tourner de plus en plus vite, j’ai le sentiment que ma tête va exploser et j’imagine que nous allons nous cogner dans l’hélicoptère alors je ferme les yeux très forts contrairement à mes plans et puis soudain tout s’arrête et je me retrouve engloutie par la porte latérale béante, comme aspirée par mon salut.

Une fois dans l’hélicoptère, je croise le regard d’un homme casqué et masqué dont les yeux sourient et qui lève le pouce d’un air interrogateur…. je le lève également un peu sonnée…

Je réalise alors que ça y est, j’en suis sortie, tout ne peut qu’aller bien maintenant et je laisse échapper un profond soupir et un sourire timide apparait sur mon visage !

Nous atterrissons à Macugnaga 5 minutes plus tard environ et l’on me sort de l’hélicoptère sur le tarmac. Je ne réalise pas qu’il repart car je n’ai d’yeux que pour Sandra et Patty venues m’accueillir. Elles me font des petits signes gentils et me sourient pour m’encourager mais nous ne bougeons pas et tout à coup un vent incroyable m’empêche de respirer, l’hélicoptère est de retour et dégueule les sauveteurs.
Sans que je n’ai pu rien dire, je suis rechargée dans l’hélicoptère et nous repartons.
Moi qui m’imaginais retrouver mes amis et un lieu accueillant, c’est râté !

Je ne saurais dire combien de temps dure ensuite le vol mais nous atterrissons au pied d’un hôpital qui, me dira-t-on plus tard, est celui de Borgosesia, dans la vallée en dessous de Macugnaga.

L’impuissance

Je suis transférée sans ménagement sur une civière et placée dans une ambulance qui m’amène à l’hôpital où je suis installée dans une salle où se trouvent une secrétaire et deux aides soignants. Ils me soulèvent la encore sans ménagement pour me faire passer de la civière à mon lit de douleur, mais aussi de repos, pour les prochaines 24 heures car j’ignore à ce moment que je ne suis pas encore prête à ressortir.

Je mesure alors l’importance de la « barriera linguistica » qui sera relatée dans tous les documents médicaux et administratifs avec lesquels je sortirais, comme une sorte de « parapluie à l’erreur médicale ».

Je sais ce que j’ai, un lumbago et je sais ce qu’il faut faire, m’injecter une dose de morphine me permettant de marcher et de repartir en France pour me reposer dans de bonnes conditions et aller voir mon médecin sur les suites à donner à ce quatrième lumbago. J’aimerais leur faciliter la tâche, leur faire comprendre mais je me heurte à chaque fois à une fin de non recevoir. Je donne mes nom, prénom et numéro de téléphone, je ne peux d’ailleurs pas donner plus car je n’ai sur moi ni papiers, ni téléphone.

Je me retrouve donc après cet interrogatoire, posée le long d’un mur dans l’un des couloirs des urgences, à côté de plusieurs personnes très âgées qui poussent des cris anarchiques et apparemment incontrôlables.

Mon envie de faire pipi ne m’a pas quitté mais à l’instant, j’aimerais avant tout être rassurée par rapport à la descente à Macugnaga de mes trois amis.
Sans téléphone, je suis seule au monde, je ne peux ni donner ni recevoir de nouvelles.

Les médecins et aides-soignants passent devant moi sans même un regard et puis soudain, j’accroche le regard bienveillant d’une aide-soignante en blouse blanche, je lui parle immédiatement par une entrée en matière très italienne, un timide « scuzi Signora ».
Elle s’arrête et je lui explique avec force gestes en direction de son téléphone que je suis française, que je suis seule et n’ai le moyen de joindre personne en l’absence de téléphone.

Contre toute attente, elle comprend parfaitement et me propose d’appeler avec mon téléphone…mais appeler qui…je ne connais aucun numéro par cœur ! Je me promets pour l’avenir d’en apprendre quelques-uns.

Me vient alors l’idée d’appeler l’hôtel Zumstein dans lequel nous avons dormi à Macugnaga puisque Valerio le propriétaire et amie de Marion, parle bien le français.
Il saura me dire où ils en sont.
Sitôt dit, sitôt fait et la sonnerie se fait entendre. Valério décroche et comprend très vite qui est en ligne. Il m’explique rapidement pour me rassurer, que Marion, Jérome et Nico sont descendus sans encombre et sont en route pour l’hôpital.
Une bouffée de joie m’envahit et je me sens soulagée d’un poids.

Je remercie chaleureusement la soignante en blouse blanche qui restera mon alliée jusqu’à son départ en repos.

Une longue attente commence alors, je somnole de temps en temps et complétement immobile, je ne souffre plus, bien que personne ne m’ait rien donné depuis le comprimé du médecin au bivouac Belloni avant l’hélitreuillage.

Soudain, je suis tirée de ma somnolence par une aide soignante qui m’amène un sac dans lequel se trouve des affaires de rechange et oh miracle, mon téléphone !

J’appelle immédiatement Marion et les garçons qui sont dans la voiture sur le parking de l’hôpital, les salles d’attente n’existant plus et les accompagnants étant interdits cause COVID. Personne ne veut donc les laisser rentrer.

Je suis amenée devant le médecin (une femme d’une trentaine d’année) à qui j’essaie d’expliquer ce dont je souffre et ce dont j’ai besoin mais je me retrouve en radiologie pour deux radios de dessus et de côté.
Passage de la civière à la table de radio puis de la table de radio à la civière douloureux et sans ménagement.
On me pose un cathéter pour les injections à venir.

S’ensuit alors une attente d’environ deux heures pendant laquelle nous échangeons par téléphone avec mes acolytes, réduits à attendre dans la voiture.
Contre toute attente, ce ne sont pas les résultats des premières radios que l’on vient me communiquer mais la nécessité de faire une troisième radio de l’autre côté pour écarter une hypothèse.
Je suis surprise car nous n’avons jamais rien vu aux radios pour les lumbagos précédents et plus surprise encore lorsque j’apprends quelques heures plus tard encore que des traces d’une vieille fracture du sacrum apparaissent mais le lien avec le lumbago est écarté… tout ça pour ça et il est déjà 20h00 !

J’apprends par Marion qu’ils sont descendus de Macugnaga (1h30 de route) sans leurs affaires et que l’une des infirmières (celle à qui j’ai expliqué très en colère ce qu’il suffisait de faire…) avec lesquelles ils ont pu échanger est venue les voir en leur indiquant que ma pathologie ne nécessitait pas que je reste et qu’ils allaient me « foutre dehors » dès que possible …. Je suis révoltée… personne ne semble vouloir comprendre que JE NE SUIS PAS EN MESURE DE BOUGER ET ENCORE MOINS DE ME METTRE DEBOUT tant que je n’ai pas eu de morphine et personne ne semble vouloir prendre la responsabilité de la décision !!!!
Je commence à me demander si je ne vais pas devenir folle …. !

Marion, Jérome et Nicolas prévoient donc de retourner chercher leurs affaires dans l’hypothèse ou une injection de morphine me permettrait de sortir et d’être transportée en voiture jusqu’à Chamonix où se trouvent mes parents, ce qui nous parait encore à ce moment là possible.

Ils repartent donc tous pour revenir trois heures plus tard environ.

Pendant ce temps, je ne comprends toujours pas pourquoi les médecins italiens que j’ai vu aux urgences semblent ne pas comprendre ma pathologie. Ils m’ont fait faire des examens pensant trouver une preuve médicale, mécanique de mon état et je réalise que lorsque je ne bouge pas la douleur étant supportable, rien ne se voit de l’extérieur… sauf que je ne peux faire aucun mouvement sans réveillée une douleur indescriptible qui m’immobilise.

Lorsque le médecin arrive je décide d’essayer de lui faire comprendre et lui montre une main ouverte à 5 (…). A voir sa tête, la pratique de l’échelle de la douleur ne doit pas être utilisée en Italie, c’est du reste ce que m’avaient déjà laissé penser les cris de douleurs entendus régulièrement dans la nuit…!

Alors je tente de bouger avec des grimaces si expressives que personne ne pourrait se tromper sur mon ressenti douloureux. Puis je me recouche impuissante et je lui montre mes deux mains ouvertes à 10.
J’ai le sentiment d’une prise de conscience soudaine et le médecin m’informe qu’il va voir mes amis.

A leur retour il leur explique qu’il ne peut pas prendre le risque de me laisser partir avec une douleur aussi intense et que si j’étais son amie il me laisserait me reposer tranquille cette nuit et que de toute façon c’est ce que je souhaite… alors même que je viens de me fâcher en lui expliquant que je veux juste sortir suffisamment médiquée pour ne pas souffrir jusqu’à Chamonix.

Rien n’y fait et je passe la nuit à somnoler sur mon lit alors que Marion, Jérome et Nico dorment dans la voiture…

Il leur explique également que je serais reçue en consultation orthopédique le lendemain. Je me promets de négocier la présence de Jérome pour bien comprendre tout ce qui me sera dit et surtout appuyer ma demande de morphine, seul produit qui pourrait me permettre de marcher jusqu’à la voiture et de supporter le voyage.

Au réveil, le 14 juillet, jour férié en France, douloureuse, je suis peu confiante sur le fait que je puisse partir en voiture et je décide d’appeler mon amie Laurine, la collaboratrice de Pierre, mon assureur pour m’enquérir des solutions de rapatriement.

Je laisse un message et elle me rappelle rapidement pour me donner le portable de Pierre qui m’envoie depuis son lieu de villégiature dans le sud, le numéro de l’assistance qui m’informe sur le déroulement d’un rapatriement.

On vient me chercher pour le rdv chez l’orthopédiste et Jérome est autorisé à m’accompagner. Après un examen rapide l’orthopédiste arrive à la même conclusion que les trois fois précédentes, lumbago et solution morphine pour me permettre de marcher ce qui est en l’état tout à fait impossible. Enfin quelqu’un qui comprend et veut bien faire quelque chose pour me permettre de partir !

On nous emmène alors dans une salle où on m’injecte la morphine et je mets beaucoup plus de temps que d’habitude à réagir. Elle me soulage peu et me fait tourner la tête et me sentir très mal. Comme je n’ai pas manger depuis plus de 24 heures, le médecin conclut que je suis en hypoglycémie, il m’injecte donc une grosse poche de glucose.

Le résultat ne se fait pas attendre pour moi qui en plus ne mange que peu de sucre, je vomis à plusieurs reprises ce qui est fort désagréable lorsque l’on a mal au dos….

Je suis bien, tout va bien, j’ai mal au cœur, la tête qui tourne, je sens mauvais pour m’être vomi dessus …. Là, je ne suis pas du tout en état de partir en voiture …

Après un rapide échange avec Jérome, je décide de confirmer le rapatriement afin que Marion et les garçons puissent repartir sur Lyon, ils ont quand même 8 heures de route.


Ils partent donc me laissant livrée à moi-même à nouveau mais rien ne me fait plus peur, je n’ai jamais été aussi proche de la libération, j’ai lancé le processus de rapatriement et n’ai plus qu’à attendre… la seule inconnue c’est … combien de temps ?

Le dénouement

Il est 15h30 et l’organisation du rapatriement peut prendre de 24 à 48 heures, surtout un 14 juillet donc quel n’est pas mon soulagement lorsque, puant le vomi sur mon lit au milieu du couloir, une voix sympathique au téléphone m’apprend que l’ambulance sera là dans 40 min.
Je pourrais sauter de joie si mon dos m’en laissait le loisir, ce qui est loin d’être le cas, entre deux spasmes.

40 minutes plus tard, l’ambulance est là et je quitte sans regret l’hôpital puis l’Italie où je n’ai plus maintenant que des bons souvenirs….

Le voyage passe comme dans un rêve et en arrivant à Chamonix, quel soulagement de retrouver mes parents et un bon lit douillet dans lequel je me glisse avec un réel plaisir après une bonne douche chaude bien bancale.

Chaque fois que mon dos m’a lâché, je me suis promise de savourer chaque jour le bonheur d’être en possession de toutes mes facultés, de pouvoir me déplacer librement, de n’être tributaire de personne, d’être en bonne santé …

« Je ne perds jamais, je gagne ou j’apprends » disait Mandela, alors oui, le week-end ne s’est pas déroulé comme prévu, mais c’est une expérience supplémentaire qui m’aura permis de tester quelques-unes de mes ressources.

Et puis, bon ou mauvais qui peut le dire ?
Je suis heureuse aujourd’hui d’avoir pu rédiger ce récit et de la partager aujourd’hui avec vous qui, si vous me lisez, avez soif d’apprendre à vous connaitre pour vivre pleinement chaque instant de cette vie qui nous est offerte !

Merci de votre lecture jusqu’à ce point final !

Je dédicace ce « récit d’une aventure alpine » à mes enfants …. qu’ils vivent l’instant présent en pleine conscience, en se gardant de regretter le passé ou d’appréhender l’avenir.
Qu’ils apprennent à focaliser leur énergie sur ce qui dépend d’eux et l’utilisent à bon escient avec comme point de mire… être heureux !

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